top of page
  • elenahoye1

Braiding sweetgrass - Tresser les herbes sacrées de Robin Wall Kimmerer

Dernière mise à jour : 6 déc. 2022

Une perle parmi les perles. Ou plutôt une fleur parmi les fleurs.

Je présente ici les livres qui me nourrissent et tous ont touché mon coeur. Mais certains prennent instantanément une place d'honneur. Je remercie infiniment Robin Wall Kimmerer, mère, indigène, botaniste, passeuse. Elle parle vrai, elle écrit juste. De cette justesse qui amène des larmes aux yeux en lisant certaines lignes. De cette justesse qui se voile de poésie car elle est tissée d'amour pour la vie et pour le vivant.





"Indigenous wisdom, scientific knowkledge, and the teaching of plants". Le sous-titre invite cette danse à trois, cette tresse sacrée, pour mieux appréhender un chemin d'appréciation mutuelle.


"Je pourrais vous donner cette tresse d'avoire odorante, aussi épaisse et brillante que la longue natte noire de ma grand-mère. Cependant, ce n'est pas à moi de vous la donner, ni à vous de la prendre. Wiingaashk n'appartient qu'à elle-même. Je vous offre, à la place, une tresse d'histoires, de cosmogonies, de mythes pour soigner et guérir notre relation au monde. Elle comporte trois "mèches": savoirs traditionnels amérindiens, connaissances scientifiques, et expériences personnelles d'une botaniste Anishinabekwe i s'est efforcée de les réunir dans une réflexion essentielle, intime. C'est un entrelacement de science, de spiritualités et de récits anciens et nouveaux pour guérir notre relation à la terre; c'est une pharmacopée d'histoires aux vertus médicinales pour imaginer des interactions différentes, où l'homme et la terre sont les guérisseurs l'un de l'autre."1


Et chacun des essais qui constituent les chapitres dévoile, à travers les enseignements d'une plante et la vie de l'auteur, un enseignement plus large sur comment nous pouvons retrouver cette unicité plurielle et riche en tissant ensemble les fils de notre rapport au monde plus-qu'humain.


Robin Wall Kimmerer, d'une plume humble et sincère, accorde les enseignements des peuples autochtones dont elle descend ou dont elle est voisine et le savoir botanique qu'elle a accumulé au cours de sa carrière pour s'effacer. En bonne enseignante du Vivant, elle utilise tous ses talents pour laisser parler les plantes et les savoirs anciens. C'est leur voix qui émerge à travers les mots choisis. C'est leur couleur qui vient soudain transpercer le papier noir et blanc. Et quand elle reprend sa narration, qu'elle y pose sa patte personnelle, le savoir acquis en marchant son chemin, elle n'est jamais donneuse de leçon. Elle pose son pied en éternelle étudiante, curieuse et déterminée. Elle utilise les procédures scientifiques pour mieux confirmer les savoirs ancestraux. Elle valide l'interaction souvent bénéfique entre la nature et l'homme, quand l'homme oeuvre en gratitude et en accord avec la "récolte honorable", cette façon d'être dans le monde où notre inter-ction avec le monde naturel permet l'essor des plantes et des animaux, cette loi orale de la plupart des peuples premiers:"Demande la permission avant de te servir. Ne cueille jamais la première ni la dernière plante que tu vois. Ne prends que la moitié. Ne prend que ce qui te servira vraiment. Remercie et contribue au bien-être des plantes que tu as cueillies... " Une partie de ces instructions contribua à donner aux colons l'impression que les amérindiens étaient paresseux: pourquoi ne ramassaient-ils pas tout le riz sauvage? Pourquoi ne vendaient-ils pas le foin d'odeur, leur herbe sacrée des cérémonies? Pourquoi ne tuaient-ils qu'une biche alors qu'il y en avait trois en vue?


Et bien entendu, dans les histoires qu'elle nous offre se trouvent des thèmes qui me parlent: comment peut-on apprendre à appartenir à un lieu quand on a été déraciné? Peut-on devenir "naturalisé" si on n'est pas indigène (et qu'on ne le sera jamais)? Comment créer des communautés résilientes? Comment retrouver le sens du sacré? Peut-on réapprendre à écouter les plantes?


Bien entendu, quelle chance pour les étudiants d'avoir des professeurs comme Robin, qui mettent leur arrogance et leur sentiment de supériorité de côté pour continuer à porter un regard neuf sur leurs matières! J'aimerai bien comme eux avoir eu un enseignant qui nous proposait d'aller sur le terrain apprendre des plantes plutôt que de regarder en classe un croquis de plantes... Cela me semblait si déconnecté du vivant.

"J'aime les écouter en débattre Je doute que le consommateur moyen de Walmart réfléchisse à sa dette envers la terre qui a produit les marchandises en rayon. Les étudiants laissent libre cours à leur imagination et rient tandis que nous continuons notre ouvrage, mais n'en font pas moins une longue liste de suggestions pertinentes. (;...) Je pensais qu'ils ne trouveraient pas de réponse, leur créativité me rend humble. Leurs propositions pour lretourner le don sont aussi diversifiées que les dons des massettesaussi divers que ceux que la massette (un genre de roseau) leur a donnés. Découvrir ce que nous pouvons donner, telle est notre mission. Et apprendre quels sont nos dons et les utiliser pour les bien du monde, n'est-ce pas le but d'un authentique projet éducatif ?


En les écoutant, j'entends un autre murmure : il émane des massettes qui dodelinent doucement, des branches d'épinette aux travers desquelles souffle le vent.. C'est le rappel que la bienveillance n'est pas une notion abstraite. Le cercle de notre compassion écologique s'est élargi au contact direct avec le vivant - c'est précisément l'absence de contact qui réduit la porté de ce cercle. Si nous n'avions pas pataugé jusqu'à la taille dans les marais, si nous n'avions pas imité les rats musqués, et nous ne nous étions pas enduits de gel apaisante si nous n'avions pas non plus tessé un panier avec des racines 'épinette ou dégusté des pancakes au pollende m assette, mes étudiants débattraient-ils des dos à leur faire en contrepartie? C'est par leu travail des mains qu'ils ont appris la réciprocité, leur coeur peut s'ouvrir. " 2


La sagesse des Haudenosaunee (iroquois) et des Potawatomi que Robin évoque et refait vivre dans ses lignes, les mots dans ces langues précieuses qui parsèment l'ouvrage, ajoutent une palette de poésie et de complexité à cet hymne à la vie. megwech (merci), puhpowee ("la force qui fait grandir les champignons pendant la nuit", mais pas que...), "bozho" (salutation)...

"Ne vous y trompez pas, je ne préconise pas que nous apprenions tous le potawatomi, le hopi ou le séminole, même si cel nous était possible. Des gens d'ailleurs, des immigrants ont débarqué sur ces rivages avec un héritage, leurs langues si précieuses. Mais pour être des gens d'ici, des autochtones, si nous voulons survivre sur ce sol, et nos voisins aussi, notre travail consiste à apprendre la grammaire de l'animéité3, afin de se sentir chez soi.


Je me souviens de paroles de Bill Tall Bull, un elder Cheyenne. J'étais encore très jeune, et, le coeur lourd, je m'étais plaintede ne savoir parler aucune langue autochtone pour m'adresser aux plantes et aux lieux que j'aime "C'est vrai, tos aiment entendre notre langue ancestrale, ", a-t-il admis. "Mais tu n'as pas besoin de parler avec des mots" a-t-il précisé en posant l'index sur ses lèvres pour mieux illustrer son propos. Enfin, il a porté sa main à sa poitrine et a conclu: "Si tu parles avec le coeur, ils t'entendront."4


The thanksgiving address (la parole de remerciement)

Robin reprend cette magnifique Parole, non pas une prière ni un discours. Dans la petite école de la nation Onondaga qui borde sa ferme, elle est dite et vécue le matin. C'est un rituel de connexion, "commençant là où nos pieds touchent la terre, et envoyant des remerciements et de la reconnaissance à tous les membres du monde naturel". Je crois que je la traduirai en entier dans un autre billet, car elle me semble importante à connaître. Elle fait écho aux paroles avec lesquelles je borde mes enfants le soir, en bien plus précise et plus longue... En écoutant cette longue liste de remerciements, il y a de quoi se sentir dans une abondance inouïe!


Accepter de prêter l'oreille aux murmures des herbes sacrées de ce territoire nord-américain, c'est en effet se connecter à une longue tresse de cultures, qui dans leur symbiose nous offrent une vision d'espoir. Oui, il est possible que la science nous aide à guérir notre relation avec la terre, si elle se met à l'écoute des plantes. Si les hommes se rappellent que nous sommes les derniers-nés, les petits frères des règnes présents sur terre.

Comme Robin, j'espère de tout coeur que nous nous en rappellerons à temps, avant que les danses de lamentations sur la disparition des espèces et l'avancée inexorables des changements climatiques ne prennent le pas sur les danses de cérémonie. Ce livre offre en tout cas des pistes pour que ce soit le cas...

Pour aller plus loin:


-Ecouter un extrait du chapitre 21:"Phare à l'amont de Cascade Head":




-Commander le livre:



RESSOURCES:


1- Tresser, les herbes sacrées, Editions Le lotus et l'Elephant, traduction de Vérinoque Minder, 2021,P.12

2-Ibid, pages 332-333

3-l'animacité ou l'animéité. "the grammar of animacy". En anglais, le terme ne fait pas tilter. Il est même courant. En français, je ne l'avais jamais entendu... Selon wikipédia, En linguistique, l'animéité (antonyme : inaniméité) est un trait sémantique et grammatical du nom fondé sur le caractère sensible ou vivant du référent. La terminologie française n'est pas fixée, et l'on rencontre également les termes d'humanitude, d'animation, ou d'animacité (antonyme : inanimacité) — ce dernier formé d'après la dénomination anglaise animacy. Toujours intéressant de découvrir qu'il n'y a pas de mot posé en français pour le fait de parler du monde plus qu'humain autrement que comme un objet.

4-Ibid, p.93


Comments


bottom of page