• elenahoye1

Braiding sweetgrass - Tresser les herbes sacrées

Dernière mise à jour : 8 janv. 2021

Une perle parmi les perles. Ou plutôt une fleur parmi les fleurs.

Je présente ici les livres qui me nourrissent et tous ont touché mon coeur. Mais certains prennent instantanément une place d'honneur. Je remercie infiniment Robin Wall Kimmerer, mère, indigène, botaniste, passeuse. Elle parle vrai, elle écrit juste. De cette justesse qui amène des larmes aux yeux en lisant certaines lignes. De cette justesse qui se voile de poésie car elle est tissée d'amour pour la vie et pour le vivant.



"Indigenous wisdom, scientific knowkledge, and the teaching of plants": sagesse indigène, savoir scientifique et l'enseignement des plantes. Le sous-titre invite cette danse à trois, cette tresse sacrée, pour mieux appréhender un chemin d'appréciation mutuelle.


"Je pourrais vous tendre une tresse d'herbe sacrée, aussi épaisse et brillante que la natte qui cascadait dans le dos de ma grand-mère. Mais ce n'est pas en mon pouvoir de vous la donner, pas plus que c'est en votre pouvoir de le prendre. Wiingaashk n'appartient qu'à elle-même. Alors, j'offre à la place, une tresse d'histoires pour soigner notre relation avec le monde. Cette tresse est entrelacée avec trois mèches: les savoirs indigènes, la connaissance scientifique, et l'histoire d'une scientifique Anishinabekwe essayant de les relier, au service du plus important. C'est un entrelacs de science, d'esprit et d'histoire - des histoires anciennes et des nouvelles, qui peuvent aider à guérir notre relation brisée avec la terre, une pharmacopée d'histoires guérisseuses qui nous permettent d'imaginer une autre façon d'être au monde, dans laquelle hommes et terres peuvent être bénéfiques les uns pour les autres."1


Et chacun des essais qui constituent les chapitres dévoile, à travers les enseignements d'une plante et la vie de l'auteur, un enseignement plus large sur comment nous pouvons retrouver cette unicité plurielle et riche en tissant ensemble les fils de notre rapport au monde plus-qu'humain. Robin Wall Kimmerer, d'une plume humble et sincère, accorde les enseignements des peuples autochtones dont elle descend ou dont elle est voisine et le savoir botanique qu'elle a accumulé au cours de sa carrière pour s'effacer. En bonne enseignante du Vivant, elle utilise tous ses talents pour laisser parler les plantes et les savoirs anciens. C'est leur voix qui émerge à travers les mots choisis. C'est leur couleur qui vient soudain transpercer le papier noir et blanc. Et quand elle reprend sa narration, qu'elle y pose sa patte personnelle, le savoir acquis en marchant son chemin, elle n'est jamais donneuse de leçon. Elle pose son pied en éternelle étudiante, curieuse et déterminée. Elle utilise les procédures scientifiques pour mieux confirmer les savoirs ancestraux. Elle valide l'inter-action souvent bénéfique entre la nature et l'homme, quand l'homme oeuvre en gratitude et en accord avec la "récolte honorable", cette façon d'être dans le monde où notre inter-action avec le monde naturel permet l'essor des plantes et des animaux, cette loi orale de la plupart des peuples premiers:"Demande la permission avant de te servir. Ne cueille jamais la première ni la dernière plante que tu vois. Ne prends que la moitié. Ne prend que ce qui te servira vraiment. Remercie et contribue au bien-être des plantes que tu as cueillies... " Une partie de ces instructions contribua à donner aux colons l'impression que les amérindiens étaient paresseux: pourquoi ne ramassaient-ils pas tout le riz sauvage? Pourquoi ne vendaient-ils pas le foin d'odeur, leur herbe sacrée des cérémonies? Pourquoi ne tuaient-ils qu'une biche alors qu'il y en avait trois en vue?


Et bien entendu, dans les histoires qu'elle nous offre se trouvent des thèmes qui me parlent: comment peut-on apprendre à appartenir à un lieu quand on a été déraciné? Peut-on devenir "naturalisé" si on n'est pas indigène (et qu'on le sera jamais)? Comment créer des communautés résilientes? Comment retrouver le sens du sacré? Peut-on réapprendre à écouter les plantes?


Bien entendu, quelle chance pour les étudiants d'avoir des professeurs comme Robin, qui mettent leur arrogance et leur sentiment de supériorité de côté pour continuer à porter un regard neuf sur leurs matières! J'aimerai bien comme eux avoir eu un enseignant qui nous proposait d'aller sur le terrain apprendre des plantes plutôt que de regarder en classe un croquis de plantes... Cela me semblait si déconnecté du vivant.

"J'adore les écouter considérer une telle question. Je ne crois pas que les clients de Walmart s'arrêtent jamais pour réfléchir à leur dette envers la terre qui a produit leurs achats. Les étudiants s'échauffent et rient tandis que nous travaillons et tissons, mais finissent par arriver à une longue liste de suggestions. (;...) Je pensais qu'ils n'auraient pas de réponse, je suis bluffée par leur créativité. Les cadeaux qu'ils peuvent rendre aux sont aussi divers que ceux que la massette (un genre de roseau) leur a donnés. N'est-ce pas notre travail, de découvrir ce que nous pouvons donner? N'est-ce pas tout le but de l'éducation, d'apprendre la nature de ses dons particuliers et comment les utiliser pour de bon dans le monde?


Et tandis que je les écoute, j'entends un autre murmure qui provient du balancement des massettes et des branches d'épinette dans le vent, un rappel que prendre soin n'est pas quelque chose d'abstrait. Le cercle de compassion écologique qu'on ressent se déploie dans l'expérience directe du monde vivant et se replie dans son manque. Si nous n'avions pas pataugé jusqu'à la taille dans les marais, si nous n'avions pas suivi la piste des rats musqués, et nous ne nous étions pas frotté avec de la boue apaisante, si nous n'avions jamais confectionné un panier de branches ou mangé des pancakes de massette, seraient-ils en train de débattre sur les cadeaux qu'ils peuvent offrir en retour? En apprenant la réciprocité, les mains peuvent guider le coeur. " 1


La sagesse des Haudenosaunee (iroquois) et des Potawatomi que Robin évoque et refait vivre dans ses lignes, les mots dans ces langues précieuses qui parsèment l'ouvrage, ajoutent une palette de poésie et de complexité à cet hymne à la vie. megwech (merci), puhpowee ("la force qui fait grandir les champignons pendant la nuit", mais pas que...), "bozho" (salutation)...

"Je ne plaide pas pour que nous apprenions tous le Potawatomi, le Hopi ou le Séminole, même si nous le pouvions. Les immigrants arrivèrent sur ce rivage avec des héritages linguistiques, tous autant de trésors. Mais pour devenir natif de cette terre, si nous voulons survivre ici, et nos voisins aussi, notre travail est d'apprendre à parler la grammaire de l'animacité2, pour que nous puissions enfin être à la maison.

Je me rappelle des mots de Bill Tall Bull, un elder Cheyenne. Toute jeune, je déplorais, le coeur gros, du fait que je n'avais pas de langue indigène dans laquelle parler avec les plantes et les lieux que j'aime tant. "Ils aiment entendre l'ancien langage, c'est vrai", me répondit-il. "Mais, rajouta-t-il, avec un doigt sur sa bouche, tu n'as pas besoin de le parler d'ici. Si tu le parles de là, dit-il en tapotant sa poitrine, ils t'entendront".1


The thanksgiving address (la parole de remerciement)

Robin reprend cette magnifique Parole, non pas une prière ni un discours. Dans la petite école de la nation Onondaga qui borde sa ferme, elle est dite et vécue le matin. C'est un rituel de connexion, "commençant là où nos pieds touchent la terre, et envoyant des remerciements et de la reconnaissance à tous les membres du monde naturel". Je crois que je la traduirai en entier dans un autre billet, car elle me semble importante à connaître. Elle fait écho aux paroles avec lesquelles je borde mes enfants le soir, en bien plus précise et plus longue... En écoutant cette longue liste de remerciements, il y a de quoi se sentir dans une abondance inouïe!


Accepter de prêter l'oreille aux murmures des herbes sacrées de ce territoire nord-américain, c'est en effet se connecter à une longue tresse de cultures, qui dans leur symbiose nous offrent une vision d'espoir. Oui, il est possible que la science nous aide à guérir notre relation avec la terre, si elle se met à l'écoute des plantes. Si les hommes se rappellent que nous sommes les derniers-nés, les petits frères des règnes présents sur terre. Comme Robin, j'espère de tout coeur que nous nous en rappellerons à temps, avant que les danses de lamentations sur la disparition des espèces et l'avancée inexorables des changements climatiques ne prennent le pas sur les danses de cérémonie. Ce livre offre en tout cas des pistes pour que ce soit le cas...



1- Ma traduction, ce livre merveilleux n'étant pas encore disponible en français...


2-l'animacité ou l'animéité. "the grammar of animacy". En anglais, le terme ne fait pas tilter. Il est même courant. En français, je ne l'avais jamais entendu... Selon wikipédia, En linguistique, l'animéité1 (antonyme : inaniméité) est un trait sémantique et grammatical du nom fondé sur le caractère sensible ou vivant du référent. La terminologie française n'est pas fixée, et l'on rencontre également les termes d'humanitude2, d'animation3, ou d'animacité4 (antonyme : inanimacité) — ce dernier formé d'après la dénomination anglaise animacy. Toujours intéressant de découvrir qu'il n'y a pas de mot posé en français pour le fait de parler du monde plus qu'humain autrement que comme un objet.