• elenahoye1

La tentation de tenalach

Hier, mon instinct de capteuse de mots s'est éveillé en lisant un post instagram qui définissait le "tenalach", mot irlandais "venant des collines de l'ouest de l'Irlande, et désignant la relation que l'on a avec la terre, l'air et l'eau, une connexion profonde qui nous permet d'entre littéralement la terre chanter".


J'en étais toute remuée: quel mot magnifique, et comment se faisait-il que je ne sois pas tombée dessus en préparant mon article sur les mots liés à la topophilie? Il fallait que je répare cette erreur au plus vite! Alors, bien entendu, j'ai pris mon bâton de pèlerine virtuelle et je suis partie en quête de tenalach sur la toile.


Et au fil de discussions animées sur des forums irlandais, j'ai découvert que si tenalach est devenu un mot fort pour beaucoup de gens, le sens qu'on lui donne à présent n'aurait pourtant rien à voir avec son sens étymologique et la façon dont les irlandais l'utilisaient, mais proviendrait plutôt de l'auteur poète John O'Donahue, bête noire des linguistes irlandais pour son interprétation parfois fantaisiste de certains mots. Dans son ouvrage Anam Cara (dont la traduction fait aussi bondir certains irlandais), il donne donc à tenalach ses lettres de noblesse et cette belle signification, tout en retraçant une étymologie qui, elle, semble plus que douteuse, si on en croit les forums de passionnés. D'auprès eux, le mot voudrait simplement dire "foyer", ou "ceux qui partagent un foyer", soit une famille. Il y aurait bien des variations autour du mot en vieil irlandais, mais elles auraient toutes un rapport au foyer et au feu. C'est joli aussi, en fait, "ceux qui partagent un foyer". Cela pourrait nous permettre de connecter les membres d'habitats partagés, par exemple, qui, sans être une famille de sang, vivent sous le même toit et partagent le même foyer. 1


Comme le dit Stéphany Riley dans son excellent article sur le sujet, "j'aime l'idée d'invention et je pense que le travail de celles et ceux qui font émerger de nouvelles formes de spiritualité est important. Mais pour moi, si vous faites quelque chose de neuf, célébrez le fait que ce soit nouveau, et revendiquez-en la paternité/maternité. Ne changez pas les mots d'une vieille chanson, ne donnez pas une nouvelles définition à d'anciens mots. Ils peuvent encore signifier quelque chose pour quelqu'un." Mais elle admet aussi que l'irlandais est une langue vivante, mouvante, et que les définitions de Donahue ont été adoptées par suffisamment de monde pour devenir valides dans leur définition moderne. 2


Aïe aïe aïe. Qu'est-ce que je fais avec ça, moi? Comment ne pas faire "d'appropriation culturelle" involontaire et finir par dénaturer la culture même dont on s'inspire? Pour écouter pas mal d'elders natifs américains, comme Pat MacCabe ou sa fille Lyla June, le sujet est plus que vif et les débats font rage au sein des communautés indigènes. Comment peut-on les appeler sans les interpeller? Comment peut-on ouvrir sa culture et accepter qu'elle soit forcément réinterprétée? Est-ce que tout le monde à le droit de bénéficier de ces enseignements? De quel droit peut-on s'adresser aux dieux et déesses des autres? De quel droit ne le ferait-on pas? Dans les mouvements néo-païens, druidiques, chamaniques, new age etc... comment peut-on faire confiance aux auteur.e.s pour respecter les traditions dont ils se disent les dépositaires? Et au fond, est-ce vraiment si important, cette fidélité absolue à une "vérité", si ce qui émerge est beau et à du sens? Ne serions-nous pas dans la tentation d'une fidélité outrancière qui finalement nous appauvrit? Comment trouver les bons mots pour écrire une nouvelle histoire?


J'écoute, je lis, j'y réfléchis, je collecte les points de vue radicalement divergents. Et je n'ai pas de réponse autre que de suivre mon intuition, et de ne pas me poser - de ne jamais me poser - en spécialiste d'une culture dont je ne suis pas issue. Certes, j'étudie les mythes irlandais auprès de Sharon Blackie, qui m'enchante notamment par la prudence avec laquelle elle pose chacune de ses intuitions sur la culture celtique, et sur le fait qu'elle travaille sur l'imagination mythique, et la capacité qu'a chacun de nous d'entrer en dialogue avec le monde autour de lui et de se créer sa propre connexion à l'Autre Monde. Donc, oui, je vis en terre ardéchoise, patrie des ligures et autres tribus celtes et gallo-romaines. Mais cela ne fait pas et ne fera jamais de moi, quel que soit le nombre d'années que j'étudie, une spécialiste du monde indigène européen. Celui-ci court dans mon âme, il parle à mes sens. Mais je sais que de notre dialogue jaillit une nouvelle chanson. Et qu'il ne me viendrait pas à l'idée de prétendre qu'elle émane d'une tradition ancienne. Voici ce que me dit ma guidance intérieure sur le sujet:

"L'intention, la posture, les sonorités ont une force. Les syncrétismes peuvent être intéressants, les traditions exotiques peuvent faire partie de ton chemin. N'écoute pas les puristes qui fractionnent la connaissance! Mais celle-ci est souvent dévoyée - mal comprise - mal digérée - par celles et ceux qui en font le commerce. Certaines traditions peuvent venir enrichir ta tapisserie - le bon mentor, la bonne vibration, le sentiment d'appartenance (pas forcément ethnique, racial ou religieux), mais il est plus difficile d'écouter battre le coeur d'un sol que l'on ne foule pas, d'en discerner les accords dissonants. Ancre-toi alors dans ta terre et ouvre-toi à l'autre depuis cet espace - et vois si ça chante. Si ça ne chante pas, cela ne veut pas dire que c'est définitif et irréversible. mais ce n'est pas ton chemin actuel..."


Alors, j'enrichis mon glossaire d'une nouvelle expression de mon cru, "la tentation de tenalach". Elle a de l'utilité dans ce monde qui tente de trouver du sens, pour des auteur.e.s qui doivent jongler avec leur imagination créatrice, leurs intuitions profondes et leur guidance intérieure, le peu d'éléments concrets de vérification des traditions orales, et leur volonté de respecter lesdites traditions orales dont ils se sont fait les messagers... Ah! Et j'oubliais l'égo spirituel, la tentation de donner une ancienneté à un enseignement pour qu'il semble plus "valide".


Et pour finir, je m'en vais lire un peu de John O'Donohue. J'étais déjà tombée sur certaines très jolies citations, et le personnage semble intéressant: auteur, poète, activiste pour l'environnement, prêtre, philosophe hégélien... Il a publié des ouvrages rendant hommage à la spiritualité irlandaise, essayant d'instiller un sens de la beauté dans les relations humaines. Je suis curieuse!


Sources:


1-L'article de Stephany Riley: The Truth of the Thing

https://naturallysimple.org/living/index.php/2017/02/06/the-truth-of-the-thing/


2-Irish language Forum : thread on tenalach

http://irishlanguageforum.com/viewtopic.php?f=28&t=3250


Pour aller plus loin:

-Une jolie utilisation de tenalach dans son nouveau sens:

https://tenalach.com/blogs/journal/the-path-to-tenalach


-John O'Donohue:

https://www.johnodonohue.com/about


-En ce qui concerne l'appropriation culturelle, il existe bien trop d'articles, de livres, d'interviews sur le sujet pour que j'en fasse une liste ici. Cela pourra être l'objet d'un article à part entière, car c'est un sujet passionnant et qu'on a tou.te.s une relation ambigüe avec cette notion...

J'ai cité Lyla June, par exemple:

https://mythicmedicine.love/podcast/lyla-june

Ou cet article honnête de Meredith Rom: Understanding cultural appropriation

http://www.meredithrom.com/blog-articles/2020/6/15/understanding-cultural-appropriation

Ou encore tout le travail de Layla F. Saad:

http://laylafsaad.com/meandwhitesupremacy












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