• elenahoye1

La topophilie, la topo-apathie et la topophobie

Dernière mise à jour : 21 janv. 2021

Estes-vous topophiles? Topo-apathiques? Voire même topophobiques? Non, non, je n'invente pas. Autant de mots pour mettre un curseur sur l'attachement qui nous lie aux lieux et notre capacité à entrer dans une relation nourrie avec notre environnement...


La topophilie, kesako?


En 1974, le géographe sino-américain Yi-fu Tuan publia un livre intitulé Topophilia: A Study of Environmental Perception, Attitudes and Values. Pour lui, la topophilie est le lien affectif entre les gens et les lieux, l'environnement. Mais s'il fut le premier à démocratiser ce terme, on doit au poète anglais W. H. Auden sa première utilisation : dans son introduction au recueil de son confrère John Betjeman, il écrit qu'il espère que ces poèmes "permettront aux topophiles américains de prendre la poésie au sérieux et aux poètes américains de prendre la topophilie au sérieux"1

Le terme fut ensuite repris par Gaston Bachelard dans sa Poétique de l'espace. Ainsi que l'écrit Thierry Paquot dans son article de la revue française Topophile, Bachelard forge une nouvelle identité à ce mot nouveau: « Nous voulons, annonce-t-il, examiner, en effet, des images bien simples, les images de l’espace heureux. Nos enquêtes mériteraient dans cette orientation, le nom de topophilie. » Le mot est écrit, il reviendra à trois reprises sous sa plume (p.49, p.66 et p.220) sans pour autant se populariser, alors même qu’il vise une réalité que chacun vit intensément : l’amitié du lieu, avec un lieu. Il ne pense pas à son contraire, la « topophobie », ayant pris le parti des espaces heureux contre ceux de l’hostilité... 2


Alors topophilie, quel que soit l'auteur qui l'ait inventé, puise dans deux racines grecques: "topos" le lieu et "philia", l'amour, soit très concrètement, l'amour des lieux... Et nommer cet attachement au lieu, cet art de l'enracinement est important C'est une des composantes de ce fameux "belonging", ce sentiment diffus d'entrer en relation avec un lieu. Difficile à percevoir, ce sentiment est pourtant une des clés de l'écologie. Il est toujours plus difficile de protéger un lieu pour lequel nous ne nourrissons aucun lien affectif. Il est d'ailleurs présent dans la plupart des sphères de recherche, de la géographie à la psychologie, en passant par l'écologie, la philosophie et bien entendu l'architecture et l'urbanisme.


Cette connexion spécifique entre humains et lieux, on la retrouve dans différents termes dans différentes cultures et langues, dans différentes époques:

"En ces temps, nous étions natives de nos terres : nous étions enracinées. Il y a un mot gaélique qui signifie cela, et comme bien des mots gaéliques qui émanent d’une langue très connectée et animée d’une vision animiste, il est difficilement traduisible. Ce sont les langues des racines et des feuilles, des champs et des pierres, des algues et du sel. Ce sont les mots que nous murmure la terre à l’oreille, douce comme un amant, cette langue qui nous dit que nous ne sommes qu’un avec la terre. En irlandais, ce mot est dúchas, en gaélique écossais, dùtchas.Il exprime ce sentiment d’appartenir à un endroit, à un espace particulier, il exprime un sentiment d’enracinement, par une lignée et par des ancêtres, dans la communauté qui en est la gardienne, se rapprochant de la topophilie. En gallois, le mot cynefin veut dire la même chose. C’était ainsi que vivaient nos ancêtres.

La littérature gaélique et galloise ancienne dépeint une culture qui faisait peu de distinction entre les plantes, les animaux et les humains. Une culture qui trouvait évident le fait que nous coexistions et soyons codépendants du reste de la nature. Une culture fondée sur le principe de ne jamais prendre plus que ce que la terre peut donner. En Irlande, les dinnseanchas, les histoires et les coutumes ancrées localement, étaient les clés de voûtes de l’identité personnelle et collective et des devoirs envers la terre et la tribu. Il n’y avait pas de dualisme : le monde quotidien et l’Autre Monde étaient enchevêtrés dans une toile vibrante, complexe et interdépendante."3

-En finnois, on trouve Sielunmaisema (littéralement « paysage de l’âme », correspond à un endroit spécial que vous portez dans votre coeur, auquel vous pensez régulièrement, et dans lequel vous vous sentez parfaitement chez vous)4



Le revers de la médaille


Pour ses aspects plus sombres, le revers de la médaille de la topophilie existe en plusieurs teintes.


L'une d'entre elle est l'incapacité à se connecter à son environnement dans un monde moderne hyper-connecté mais déconnecté aux lieux : cette topo-apathie peut entraîner une indifférence calculée et un cynisme concernant les lieux qui nous entourent. Un genre de snobisme qui relègue la topophilie a une notion vieillotte et conservatrice. Dans ses versions les plus extrêmes, la topo-apathie peut entraîner la solastalgie, ce sentiment de manque de connexion lié à la destruction de la terre par l'humain - comme un sentiment d'exil permanent, où que l'on soit - puisqu'on a perdu la capacité à poser nos racines. Un monde hors-sol duquel on se sent déconnecté. Dans ce cas, il sera difficile de ressentir l'impulsion de défendre notre environnement, puisque nous ne ressentons rien pour lui, qu'il est totalement désincarné...


De façon encore plus extrême, la topophobie existe aussi. J'ai du mal à l'imaginer. J'écrirai plus dessus quand je comprendrai mieux le concept!!!


Une autre teinte foncée est bien entendu la tentation de repli identitaire qui peut accompagner le fait de s'identifier en partie par le lien qui nous rattache à un endroit. A la différence, à l'exclusion des autres, qui ne viennent pas du même endroit. Dérive xénophobe réelle...



Et pourtant, ce lien d'amitié avec notre environnement et la culture qui s'y est créée, ses singularités et sa biodiversité spécifique est un trait commun de l'humanité. Il est particulièrement présent chez les peuples autochtones qui puisent clairement leur sagesse de leur longue interaction avec leur milieu de vie et les autres êtres qui l'habitent. Dans toutes nos traditions anciennes, il existe des mots pour désigner notre lien privilégié au territoire. Ainsi, dans If Women rose Rooted, Sharon Blackie interviewe la poétesse galloise Sophie McKeand, qui explique ainisi ce sentiment de connexion, " le mot cymraeg (gallois) hiraeth est la seule façon dont je peux l’exprimer. Il est difficile à traduire, mais il fait référence à un genre de “connexion profonde avec son lieu”. »3 En faisant des recherches dessus, il me semble aussi qu'il est lié à un sentiment de manque, à une nostalgie assez proche de la saudade portugaise. On le retrouve en cornique (hireth) et en breton (hiraezh). Il vient du Proto-Celtic *sīraxto-, et du Vieil Irlandais sírecht. Il serait l'inverse du "dépaysement", ce dé-pays-sement, le fait de ne plus être du pays...




Présentation de la revue Topophile, en France


L'ami.e des lieux, la revue des espaces heureux

https://topophile.net/la-revue/


En travaillant sur cette notion, je suis inévitablement tombée sur cette revue pluri-disciplinaire, qui explore tous azimuts ces notions. Je me permets de diffuser un extrait de leur présentation :


« Être topophile, c’est arpenter consciencieusement et passionnément un territoire, c’est considérer l’immense responsabilité qui relève de la moindre transformation d’un lieu » Christophe Aubertin

Le combat

Nous sommes toutes et tous topophiles ! Nous appartenons à un milieu que nous ne cessons de transformer plus encore que celui-ci nous façonne. L’amitié que nous manifestons pour nos lieux d’existence mérite pour le moins une revue !

Cette nouvelle revue numérique se réclame de l’écologie, ce qui implique une méthode de faire et de penser combinant processus, transversalité et interrelations.

Cultiver écologiquement cette amitié avec les lieux exige de rompre avec le productivisme et ses innombrables dégâts. La revue Topophile se veut celle des partisan·es des espaces heureux, architectes, paysagistes, artisan·e·s, étudiant·e·s, intellectuel·le·s, activistes, élu·e·s, citoyen·ne·s, habitant·e·s…

La théorie est trop souvent distinguée de la pratique, l’intellectuel du manuel, la tête de la main. Or il n’y a pas de savoir sans faire, ni de faire sans savoir ! Topophile les combine en d’heureuses rencontres, en une encyclopédie vivante des savoir-faire topophiles.

Territoires et paysages, villes et campagnes, maisons et jardins, architecture et design, faune et flore, chaque topophile est disponible et attentionné·e envers son lieu d’habiter. Chaque surprise l’enthousiasme, chaque sensation le stimule, chaque désastre l’affecte.3



Sources:

1. Extrait de l'excellent article d'Edward Relph sur la topophilie

https://www.placeness.com/topophilia-and-topophils/

“will inspire American topophils to take poetry seriously and American poets to take topophilia seriously.” (introduction to introduction for Slick but not Streamlined, 1947)

2.Article de Thierry Paquot, Gaston Bachelard, La Poétique de l'espace, revue Topophile

https://topophile.net/savoir/la-poetique-de-lespace-de-gaston-bachelard/

3.Sharon Blackie, If Women Rose Rooted, la traduction française que j'effectue sera publiée en mars aux Editions Véga.

4.Article sur les mots intraduisibles en français, par Pauline Casaux

https://chroniquesdunouveaumonde.com/2018/01/22/les-mots-etrangers-intraduisibles-en-francais/

5.cynefin: Iwan Brioc, Artistic Director, Cynefin

http://imadifferentpersonnow.blogspot.com/2007/01/meaning-of-cynefin.html



Pour aller plus loin:

-Carlos Moreno aborde le sujet de la topophilie urbaine ici:

https://www.moreno-web.net/proximite-urbaine-et-lamour-des-lieux-chrono-urbanisme-chronotopie-topophilie-par-carlos-moreno

-Toko-pa Turner parle de restaurer la topophilie, intérieure et autour de soi, dans son livre Belonging, Remembering Ourselves Home. C'est là que j'ai découvert le terme, et il est resté!



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