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  • elenahoye1

Manières d'être vivant de Baptiste Morizot


Si je lis beaucoup d'auteurs anglo-saxons qui aiment vagabonder dans les lisières entre mythes, écologie, nature, poésie, sciences, il y a certains auteurs français dont la plume vient effleurer ces territoires liminaux. Pendant longtemps, j'ai l'impression qu'il était impératif d'être "aride" pour être pris en compte en France, mais les mots montent de la terre, des tripes, les images éclosent plus vives chez les nouvelles générations d'écrivains et de scientifiques de la nature. Baptiste Morizot, écrivain-philosophe et "traqueur" des pistes animales a trempé sa plume dans les hurlements des loups et dans l'encre du sauvage. Il façonne de ses mots ciselés des termes pour expérimenter un nouveau rapport avec le Vivant. Il nous propose de construire de nouvelles diplomaties pour entrer en relation avec le monde qui nous entoure.


Manières d'être vivant est hybride, même dans son format, puisqu'il s'agit d'un recueil de quatre textes, des histoires "choisies et agencées pour qu'elles concourent ensemble à un effet plus vaste sur celui qui les traverse : préparer les rencontres avec le vivant en soi et hors de soi, en travaillant à un autre style d'attention - quelque chose comme une disponobilité aux manières d'être vivant."(p.10)

Dans ces grands textes, il y a tant de concepts intéressants, tant de mots à piocher que je vais découper les articles pour pouvoir vous permettre d'aller plus loin. Quant à la postface d'Alain Damasio, elle vaut une lecture à elle toute seule !!


INTRODUCTION

La crise écologique comme crise de la sensibilité

A la clé, une hypothèse : la crise écologique actuelle est avant tout une crise de nos relations au vivant, une crise de nos relations productives, evidemment, mais aussi une crise de nos relations collectives et existencielles. Elle a un aspect plus discret: c'est aussi une crise de la sensibilité ; le vivant n'est plus qu'un décor, une réserve de ressources, ce ne sont plus des êtres à part entière. En découle un apauvrissemet de notre capacité à voir, à ressentir, à nouer des relations avec le vivant, à entrer en dialogue avec les animaux, intercesseurs privilégiés avec l'énigme de notre manière d'être vivant. Sortir de cette crise exige de nous de sortir de l'opposition entre Sauvage et Civiilisé. "il faut voler comme un papillon pour éviter d'être capturé par les deux monolithes jumeaux de la Nature et de la Culture, pour ouvrir un espace encore non-exploré : celui des mondes à inventer une fois qu'on est de l'autre côté" (p23). Cet art de l'attention est hautement politique, pour ouvrir nos champs de vision à tous les possibles qui émergent des différents écosytèmes, et trouver les interprètes qui pourront renouer un dialogue avec ce vivant ourlé de mystère.


UNE SAISON CHEZ LES VIVANTS


Une saison de traque dans le Vercors. Vertige d'aller à la rencontre de l'autre, ici du loup. Philosopher comme on chante, museau levé vers la lune Porter son attention vive sur ce qui se joue, en nous et autour de nous. Etre loup, Baptiste, pisteur anonyme, lecteur, si proche et si autre...


C'est l'hiver. Dans le brouillard de la rencontre jaillit un hurlement de loup, un émerveillement spontané, immédiat, un "affect partagé" où "l'éclat de réalité qui nous émerveille est simultanément vécu comme improbable et comme parfait" (p45). Mais ce loup qui hurle et qui a bien repéré les humains curieux, sait-il qu'ils sont humains ? " Pour une fois, c'est lui qui parle et l'humain qui baragouine ; et comme un souverain hospitalier qui accueillerait un étranger, il fait l'effort de poser plusieurs fois sa question, pour savoir si je suis moi aussi quelqu'un, un être avec qui l"on peut communiquer" (p52), si je suis le barbare d'un fauve. Mais quel était le sens de ces hurlements ? Peut-on vraiment percer les mystères des millions d'années repliées dans un chant, au fil des écoutes et les milliers de pages dans les livres d'histoire naturelle, "preuve émouvante de notre obsession empathique envers les autres formes de vie, de notre qualité diplomatique"(p/63). Tout le langage inséparé, cette altérité familière de nos "aliens familiers", la puissance d'un dialogue, le mystère d'un hurlement. Et quand on peut pister les chants à la trace dans la neige fraîche se dessinent alors des individus, des questionnements, des débuts de sens : mais "une fois qu'on a résolu une énigme, il n'est pas désenchanté, mais plus vivant, parce qu'un peu de lumière rend visible les jeux possibles entre ce sens élucidé et tous les autres qui bruissent autour de lui (p82). Des individus, donc. Une meute. Des liens forts : Etre une bande, et qu'importe l'espèce, "comme un ressenti partagé par les espèces qui ont intégré cette forme de vie sociale originale, cette convergence existencielle"(p85). Une meute, des crottes bien sûr, un marquage territorial interespèce signalant au chien, au blaireau (à l'humain capable de voir) qu'ils sont passés par là, Des laissées comme un blason, et Morizot assume sa métaphore anthropomorphique, car elle a pour but de "rendre possible un accès au monde de l'autre, une interaction avec l'autre, de rendre imaginables des dispositifs de mise en dialogue.(p.98), un art des variantes vivantes.

Equinoxe. De retour dans le Vercors. De nouveau, suivre les loups, les traduire au printemps, jusque dans une grotte pourtant inaccessible. En apparence. Y règne pourtant une étrange atmosphère et des dizaines de laissées, d'animaux divers, incompréhensibles. Accepter le mystère. Jouer avec ses possibles. Entrer en résonance avec le monde grâce à cet animal intercesseur qu'est le loup, cet alien familier qui met en mouvement notre ménagerie intérieure: "pour contribuer à cette émotion, feuilletée de temps et polyphonique"(p108).Poétique d'une rêverie lupine, museau dressé, libre, à la fois solitaire et social : les loups vaquent à leurs occupation durant le jour et se retrouvent le soir... Se composer un corps, comprendre ces singularités évolutives qui permettent cette vie si riche. Penser-loup, le temps d'un rêve. Réfléchir à cette joie glapissante des retrouvailles dans la meute, à l'expressivité du masque du loup: le plissement de front colérique, l'apaisement d'un front lisse.... Retour au pistage. Surprise. La meute est venue, silencieusement, enquêter sur ces humains étranges. Elle est entrée en dialogue à sa façon. Emotion : il y a tant de manières d'être vivant, tant de façons de rentrer en contact avec le monde. Mais alors, être pisteur, c'est "tout humain qui active en lui un style d'attention enrichi au vivant hors de lui : qui l'estime digne d'enquête et riche de significations'"(p139). Traduire, enquêter, conjuguer science et sensibilité, ne pas exclure intelligence et connexion mystique à la nature, contourner les dualismes pour aller vers une approche inséparée du vivant. un alliage incanscescent : "le tissu du vivant est une tapisserie de temps, mais nous sommes dedans, immergés, jamais devant." (p.148)



LES PROMESSES D'UNE EPONGE


Ce texte rend hommage à nos ancêtres pré-humains. Comment nous reconnecter à ces parts de nos lignées si reculées dans le temps, si éloignées de ce que nous sommes maintenant ? Comment retisser un sentiment de parenté ? Quels rituels pourrions-nous mettre en conscience dans ce qui nous intègre - encore aujourd'hui - dans la ronde des espèces en devenir ? Et comment, à l'heure de la sixième extinction de masse, prendre conscience d'un fardeau éthique de plus : oui, bien sûr, en perdant une espèce, nous perdons notre relation immédiate avec elle, nous en avons déjà conscience. Mais avons-nous aussi en tête que nous perdons tout son potentiel évolutif ? Alors, on peut dire qu'on ne défend plus une espèce seulement parce qu'elle est un patrimoine unique, "mais aussi parce qu'elle est l'ancêtre potentiel d'aventureuses formes de vie qui seront des merveilles". Après avoir lu ce chapitre, je suis certaine que vous salerez vos plats de façon différente... Intriguant, non ?


COHABITER AVEC SES FAUVES

L'éthique diplomatique de Spinoza


"Et le paradoxe que je veux pister ici, c'est que , "si nous héritons d'une morale qui figure notre vie intérieure sous forme animale, pourtant notre tradition s'est trompée sur ce qu'est un animal; Comment notre éthique des passions peut-elle en conséquence avoir de la justesse ?" p 177

Comme je suis moins férue de philosophie occidentale, je vous laisse découvrir cet aspect du dialogue par vous-même : on y croise Marc Aurèle, Descartes, Platon, Spinoza, un chef Cherokee... Mais aussi la métaphore du loup blanc et du loup gris, le paradoxe du chimpanzé, un cocher coercitif ! Dans ce boulevard intérieur, on y parle contrôle de nos émotions, et comment on a souvent inventé un "bestiaire intérieur" pour expliciter les mouvements émotionnels qui nous traversent. Les contrôler, comme on contrôle un cheval fougueux ? Apprendre à communiquer avec eux, comme dans l'image des deux loups ? Passer de la bête à l'ange... pour ascensionner en nous distanciant de cette part animale qui court dans nos veines ou aller vers une éthique non hiérachisée, qui ne place pas l'ange au-dessus de la bête ?


PASSER DE L'AUTRE COTE DE LA NUIT

Vers une politique des interdépendances


En se fondant sur l'expérience de CanOvis, un programme de recherche qui filme les loups la nuit pour mieux comprendre ses interactions avec son milieu, Baptiste Morizot nous invite à nous interroger sur les contradictions fondamentales de nos propres images d'Epinal :

cette expérience, en rendant l'invisible vivible, vient ébranler nos certitudes : ainsi, la description de ce loup tranquille au milieu d'un troupeau de brebis paisibles m'a marquée. "Résoudre ces énigmes nous permettrait-t'il d'être mieux ajustés à la complexité du réel ?"(p212) Au fil des pages, nous sommes successivement loups, brebis affolées, bergers inquiets, prairie arrachée... "Nous sommes tissés à tous les vivants présents sur le plateau [...] entortillés dans ces fils d'attachements, personne, ni loup, ni brebis, ni prairie, ne peut bouger au loin sans que votre coeur tinte." (p233)

De ce tissage émerge une tentative de mieux naviguer éthiquement, d'entrer en résonance. Morizot nous incite à utiliser une boussole intérieure négative : ce serait à l'aulne de notre souffrance avec "se sentir mal pour" que nous pourrions sentir la justesse de nos interactions, ce "lo sento " en catalan qui nous permet de sentir qu'il n'y a pas de camps qui nous contienne, que nous faisons le choix de l'ambiguité. Ce "barbouillement moral des empathies multiples et contradictoires" (p240) - quelle belle formule !, cette multiplicité de sensations et d'allégences qui nous permettent de nous sentir tour à tour chacun des acteurs devient alors notre cartographie intérieure, celle qui nous permet de ne pas trancher, celle qui amorce une véritable "diplomatie des interdépendance". Comme dans la navigation négative, qui se pratique en marine "quand on ne sait pas où l'on est et qu'on ne peut pas le savoir. L'essentiel est alors de savoir où l'on ne doit surtout pas être sur la carte.[...] C'est un art intriguant, naviguer en s'éloignant chaque fois du seul point identifial connu : prendre l'inconnu comme boussole; parce que chaque repère connu est le signe qu'on est au mauvais endroit. (p234)


Et le diplomate, dans ce cas, est un Passeur, celui qui tisse une traduction entre les espèces, en reconnaissant l'intelligence de chacun des acteurs, en se rappelant qu'il ne peut être complètement juste, que c'est un perpétuel tâtonnement... Il n'est pas au dessus, dans une posture de "pseudo-sage qui sait", il est au-milieu. "Il est là pour rappeler aux différents camps les moments où ils oublient leur inséparabilité avec les autres." (p.242.) Et ce faisant, il n'en devient pas moins efficace, moins politisé, au contraire. Il apprend à profiler des alliances et à "penser comme une prairie d'alpage". Il se met au service des interdépendances, au risque de déplaire à tous les camps en présence ! Cette politique émergente se positionne ainsi : "négociation avec tous les membres du tissages qui le font tenir et tiennent par lui: lutte contre tous ceux qui le détruisent, l'exploitent en le fragilisant de manière structurelle (p.267) Car en tissant ainsi, on peut voir émerger des alliances étranges, connectant prairie, éleveurs et loups contre des pratiques d'élevage intensif ! "Voir du point de vue des interdépendances, c'est faire saillir en toute clarté les ennemis du tissage. Cela politise "mieux" parce qu'on ne défend plus des idées hors sol, mais des communautés d'importance, des transformations collectives de l'usage des territoires vivant, qui font justice à leur histoire évolutive, écologique et humaine." (p. 278)


CONCLUSION

LES EGARDS AJUSTES

Comment entrer en relation avec les non-humains ? Dans les cultures animistes, l'invariant, c'est qu'elle exigent toujours un égard. Voilà ce qu'on a perdu. "La spécificité du naturalisme est d'avoir inventé la première cosmologie qui postule que nous ne sommes pas tenus à des égards envers le monde qui nous a faits. Envers les écosttèmres qui nous nourissent, les milieux qui génèrent l'eau que l'on boit et l'oxygène que l'on respire. Quelle étrange histoire que la nôtre"(p281). Il ne s'agit pas non plus de revenir à une nostalgie de nature "sacrée" qui, selon Morizot, ne reflète pas ce que les peuples non-modernes font avec leur milieu. Ils ne font pas de distinction entre des milieux sacrés et profanes, tout est pour eux digne d'égards ; et d'ailleurs, c'est le danger en sanctualisant quelques miettes de territoire pour mieux exploiter tout le reste. Alors que si on a des égards ajustés (et non justes) à l'usage qu'on fait d'un territoire, on peut imaginer des styles de pratiques soutenables à son égard. C'est pourquoi cette réinvention n'est pas l'objet du droit exclusivement, mais de tous ceux qui sont au contact des autres formes de vie, pour réinventer une cosmopolitesse


POSTFACE D'ALAIN DAMASIO






CRITIQUES :


-Cet article de Pierre Luçat me semble condenser de façon intelligente et intelligible les réticences provoquées par Baptiste Morizot, et le malaise engendré quand un scientifique ou un philosophe propose l'idée d'un homme tissé dans la tapisserie du Vivant, et non plus "l’idée biblique de l’homme comme joyau de la création" (je cite) unique et seul être doté de morale et de "langage" (je cite encore). Bien entendu, pour moi qui bondit de joie à chaque fois qu'un auteur me propose d'entrer en dialogue avec le Vivant avec cette curiosité et cette humilité d'être un des partis, sans hiérarchie, cela ne cesse de m'étonner. Mais je trouve intéressant d'entendre ce ressenti.


-L'autre critique entendue et lue est le fait qu'il s'agit d'un ouvrage dense et que certains lecteurs ont eu du mal à "accrocher". Il s'agit en effet d'essais approfondis, exposant des notions complexes. Par exemple, j'avoue que j'ai eu du mal à suivre l'essai sur Spinoza, que j'ai survolé, pour y revenir ensuite de façon plus approfondie pour l'article. Par contre, je me suis absolument régalée sur d'autres passages : il n'y a pas besoin d'être un philosophe averti pour livre ce livre, et on peut y piocher les thèmes et passages qui résonnent pour nous... Pour celles et ceux qui aimeraient avoir accès à la pensée de Baptiste Morizot de façon plus accessible, je suggère ses interviews et son livre Pister les créatures fabuleuses, qu'on peut même partager avec ses enfants !


POUR ALLER PLUS LOIN


-Un excellent article dans Le temps


-Des vidéos :


-Entretiens sur le sauvage:













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