• elenahoye1

Sortir du monomythe du héros? Vraiment?

Dernière mise à jour : il y a 3 jours



Alors, prêts à devenir les héros de votre histoire? Prêts à retrouver la princesse qui sommeille en vous? Dans notre société d’histoires, nous sommes gouvernés par plusieurs grands mythes... Au niveau sociétal, le mythe du fameux “More, more, more”, ce “toujours plus” annoncé comme la clé du bonheur. Au niveau personnel, le storytelling qui s’est imposé comme un monomythe, c’est à dire un mythe fondateur - valable pour tous, tout le temps - est le mythe du héros. Cela vous parle? Moi, pas!!!




NAISSANCE D’UN MYTHE


Le monomythe du héros a été “inventé” par le professeur Joseph Campbell dans les années

50. Ce professeur, anthropologue, spécialiste de mythologie comparée, l’a diffusé dans ses

cours et dans son livre Le héros aux mille et un visages1.


Ses théories se sont ensuite diffusées dans toutes les strates par le travail de ses étudiants enthousiastes: il sous-tend nos narratifs, des films hollywoodiens au marketing commercial, que l’on en soit conscient ou pas. Dans une perspective de storytelling hollywoodien, prenez les Stars Wars, qui ont été une des premières démonstrations de la force de frappe de l’étoile noire… euh non, du mythe du héros, car Georges Lucas avait lu Campbell.



LE MYTHE DU HEROS SUIT DONC UN VOYAGE, qui comporte plusieurs étapes incompressibles:
- -une situation initiale
- un appel à l’aventure (un problème auquel est confronté le héros/sa famille/sa société)
- des péripéties
- un retour dans le monde initial permettant de comprendre comment le héros à changé (arc d’évolution) et le Graal qu’il peut rapporter de son voyage après une dernière épreuve finale.

Dans une perspective de développement personnel, des psychologues jungiens se sont

emparés de la méthode avec enthousiasme pour transformer nos vies et voir comment

dépasser les obstacles en suivant ces étapes de façon symbolique ou lors de stage du

Voyage du héros. On le retrouve aussi dans les pubs, dans le marketing… Toutes les

personnes qui s’intéressent au storytelling travaillent à un moment donné sur le mythe du

héros.


SON EVOLUTION


Très vite, de nombreux auteurs ont profité de cette "boîte à outils" offerte par Campbell. Mais c'est surtout Christopher Vogler, un lecteur d'Hollywood qui lui a donné ses lettres de noblesse dans l'industrie cinématographique. Son ouvrage, Le Guide du scénariste2, s’est imposé, d’abord dans les studios Disney, puis petit à petit à toute l’industrie du cinéma. Il propose un Voyage dans les grands archétypes, et 12 étapes plus subtiles que celles de Campbell, pour dimensionner notre écriture de la façon la plus efficace pour une audience occidentale qui est conditionnée et formée à résonner avec cette approche.


Il en parle avec une foi évidente, et ça marche, pour la plupart des histoires. Quand j’ai assisté à la Masterclass qu’il a donnée à Lyon en 2012 à l’invitation d’Alexandre Astier

(c’est la base du système d’écriture qui sous-tend la série Kaamelott), je suis repartie convaincue d’avoir trouvé là LA solution qui m’avait manquée quand j’avais suivi les cours

de storytelling plus conventionnels avant…

ET CA MARCHE ! Cette méthode, je l’ai incorporée dans mon système narratif, je l’ai

utilisée pour mes clients, je l’ai enseignée en coaching et en ateliers d’écritures. C’est vrai…

Nos histoires sont moins mécaniques, nos héros ont un arc d’évolution plus instinctif. Et

pourtant. Pourtant, quelque chose me gênait. Quelque chose me chiffonnait.


C’est Sharon Blackie qui m’a permis de comprendre ce qui ne m’allait pas. Dès le début de

Femmes enracinées, femmes qui s’élève, elle pose clairement son intention. Le voyage auquel elle nous invite n’est PAS fondé sur la même dynamique, même si bien évidemment, il en possède certaines caractéristiques.


TOUT COMME NOUS POUVONS SORTIR DU MYTHE DU "TOUJOURS PLUS", NOUS POUVONS SORTIR DU MYTHE DU HÉROS.

MAIS POURQUOI?

Pourquoi s’éloigner de ce modèle rutilant d’efficacité?


Et bien, d’après Sharon Blackie, Joseph Campbell, en identifiant ce monomythe, en

déduisant que c’était la trame fondatrice de TOUS les mythes de tous les pays, a fait un

formidable travail, AVEC LE PRISME D’UN PROFESSEUR BLANC AMERICAIN DES

ANNEEES 50. Et cela fait qu’il serait intéressant de regarder son travail sous un nouvel angle. D’abord, ce mythe ne marche pas pour les femmes (et toutes les personnes qui ne sont pas en résonance avec l’archétype du héros), ni pour les sociétés et les histoires qui ne sont pas centrées sur le seul développement du héros. Joseph Campbell a fait abstraction d’un certain nombre de mythes et de contes présentant d’autres protagonistes, dont l’arc d’évolution ne coïncidait pas avec la figure du “héros” (Sharon cite par exemple tous les contes et mythes autour de la figure du forgeron, qui ont peu à peu disparu de nos mémoires).


  • 1. LE VOYAGE DU HEROS ET LES FEMMES

Pas besoin de Voyage pour les femmes?

Pour Joseph Campbell, les femmes n’avaient pas besoin de faire le Voyage parce qu’elles y

sont présentes de deux façons passives: soit elles sont la tentatrice qui teste le héros pour

le dévier de son chemin (Eve, que fais-tu ici?), soit elles sont parées des voiles de la Grande

Déesse représentant “l’amour inconditionnel” que le héros doit aller conquérir pour avoir le

courage d’aller jusqu’au bout de sa quête.


Comme l’explique Sharon: “En d’autres mots, au mieux, les femmes sont la destination:

nous représentons les qualités passives et essentielles que le héros victorieux recherche

activement. L’une de ses étudiantes américaines, Maureen Murdock, raconte que Campbell lui avait dit: “les femmes n’ont pas besoin d’entreprendre le Voyage. Dans tout le voyage

mythologique, la femme est là. Tout ce qu’il lui faut réaliser, c’est que c’est elle que les gens

essaient d’atteindre”. “3


Christopher Vogler, dans la préface du Writer’s journey ( le Guide du scénariste),

répond ainsi, avec honnêteté: “le Voyage du héros est parfois accusé d’être une théorie masculine, concoctée par des hommes pour mieux asseoir la domination masculine, sans prendre en compte le Voyage différent et unique des femmes. J’admets qu’il peut y avoir un regard biaisé, car tant de ses théoriciens ont été des hommes, et j’admets que mon propre regard est celui d’un homme, et que je ne peux m’empêcher de voir le monde à travers le filtre de mon genre. Et pourtant, j’ai tenté de prendre en compte et d’explorer les façons dont le Voyage d’une femme diffère de celui d’un homme.

Il me semble que la plus grande partie du Voyage est la même pour tous les humains, puisque nous partageons les mêmes réalités de naissance, de croissance et de vieillissement, mais bien entendu, quand on est une femme, il y a des cycles, des rythmes, des pressions et des besoins spécifiques. (...) La spirale peut être plus juste quand on décrit le Voyage de la femme (...) ou le modèle des cercles concentriques, où la femme voyage vers le centre, puis vers l’extérieur à nouveau. Le besoin masculin de partir et surmonter des obstacles pour faire, conquérir et posséder peut être remplacé dans le Voyage féminin par le besoin de protéger la famille et le Vivant, fonder un foyer, expérimenter ses émotions, trouver un équilibre, cultiver la beauté.” 5 Et il continue en recommandant le travail de Clarissa Pikola Estes, de Merlin Stone ou de Maureen Murdock, citée plus haut (qui a écrit le Voyage de l’héroĩne, qu’il va falloir que je lise).


Mais les scénaristes hollywoodiens, confrontés au dilemme d’héroïnes féminines, choisissent en général de les transformer en “héros”, affrontant les dangers et les cycles de l’histoire d’une façon typiquement yang…

Je vous invite à lire le très bel essai que Charles Eisenstein a écrit sur le sujet (en anglais)

https://charleseisenstein.substack.com/p/feminine-power

Il a pris pour exemple le personnage de Galadriel dans la nouvelle série d’Amazon, Les

anneaux de pouvoir, dont les scénaristes ont fait une guerrière… Dans leur imaginaire, il n’était manifestement pas possible qu’elle soit quelqu’un de puissant AUTREMENT…Comment auraient-ils pu montrer, comme dans les livres, que Galadriel est une des personnes les plus puissantes des Terres du Milieu, que Sauron la craint, justement parce qu’elle porte et incarne des qualités qu’il ne peut pas comprendre, qu’il ne peut pas contrôler?


La perte des grands archétypes féminins…




Pour Sharon Blackie, beaucoup de mythes et contes étaient centrés, par exemple, sur le personnage de la grand-mère puissante, la Baba Yaga ou la Bonne Mère, de la Selkie… En se focalisant sur le héros, on a mis de côté bien des archétypes puissants qui pouvaient nous aider à mieux vivre, et ce quel que soit notre genre…

”Les femmes doivent absolument se lancer dans le Voyage, bien que ce ne soit pas le

même que celui entrepris par le Héros. Notre périple est différent: nos histoires nous appartiennent. Il est plus que temps de raconter nos histoires et d’ébaucher nos voyages par nous-mêmes. Nous n’avons pas besoin qu’un héros nous définisse”.


Quant aux étapes du Voyage décrites par les adeptes du monomythe du héros, elles

se font panneaux de signalisation d’un voyage en ligne droite, avec un but, un lieu à

atteindre. Et s’il n’y en avait pas? Si nous partions plutôt en pèlerinage, sans carte et

sans chemin préétabli, avec pour seule feuille de route le chemin que nous traçons

chaque jour et ce que nous en faisons?


  • 2. LE VOYAGE DU HEROS EST CENTRÉ SUR L’HUMAIN


Peut-être plus encore que l’aspect féminin, ce qui m’a permis de comprendre en quoi

je n’étais pas convaincue par le Voyage du héros pour toutes les histoires et toutes

les situations, c’est cette notion d’INDIVIDUALiSATION.


Joseph Campbell s’est penché sur un nombre de mythes incroyables, venant de civilisations

très différentes. Il leur a appliqué une forme unique (“une forme, pas une formule”, dirait

Christopher Vogler). Et pourtant… Certaines de ces sociétés n’étaient pas focalisées comme

nous sur l’humain. Elles ne faisaient pas de distinction entre les hommes et le Vivant. Et les

quêtes et histoires n’étaient pas nécessairement tissées autour d’une aventure d’un héros.

Quand j’ai lu ça, j’en ai fait des bonds de joie.


Aussi intéressant que soit le Voyage du héros, aussi puissant soit-il pour écrire certaines histoires, dans certains cas, il ne convient pas.

Il ne convient pas, par exemple, quand on n’est pas centrés dans un processus

d’individualisation, quand on ne recherche pas à tout prix la croissance personnelle de

l’individu, mais plutôt à retrouver notre connexion au Vivant, et à nous mettre en chemin

avec les dragons, plutôt que de les pourfendre (ou, dans le Seigneur des Anneaux, à rechercher Tom Bombadil plutôt que de le virer des films. Ce personnage n’avait pas de sens dans un contexte “du héros”, il n’apportait rien de spécifique au rythme de l’histoire, si ce n’est sa poésie, sa force, sa liberté fondamentale, sa joie de vivre, son énergie d'incarnation de la nature sauvage… J’ai toujours adoré lire les passages sur Tom et Baie d’or, tout en comprenant complètement pourquoi ils ne pouvaient pas rentrer dans un film actuel dont ils auraient bouleversé l’équilibre. Fin de la parenthèse Seigneur des Anneaux)



Comme le dit Sharon Blackie, “le Voyage de l’Héroïne auquel je vous convie dans le livre nous permet de comprendre à quel point nous sommes tissées dans la trame vivante de cette

planète. Ce voyage nous permet de retrouver notre connexion profonde à la terre - mais

au-delà, il nous donne l’occasion de reprendre notre pouvoir et notre rôle ancestral de

gardiennes et protectrices. Le Voyage de l’Héroïne qu’il nous faut entreprendre aujourd’hui

est, avant tout, un voyage de l’éco-héroïne.” (page 33).


S’engager sur un chemin qui ne se mesure pas à notre avancée personnelle dans les obstacles de la vie, mais qui célèbre à chaque pas notre connexion au Vivant, notre compréhension de plus en plus profonde des messages du monde, cela me parle tellement plus!

Il arrive tellement souvent qu’à la fin d’un film à l’action pourtant bien menée, au message pourtant clair, pourtant bien joué, je ressente un sentiment de vide. Pourtant, les scénaristes connaissaient par coeur les étapes du récit. Leur storytelling est irréprochable. Mais je ne suis pas entrée en résonance. Il n’y a rien qui s’est expansé en moi en écoutant cette histoire et la voix de ces héros à l’écran. Juste du vide animé…


Cela m’a expliqué pourquoi ces dernières années j’ai peu à peu délaissé les films, et que je ne regarde quasiment plus que des animé japonais (et des bonnes comédies romantiques anglaises, parce que, quand même…). Les studios Ghibli et Miyazaki sont la preuve qu’on peut raconter une belle histoire satisfaisante sur notre connexion au vivant sans perdre le fil, même si on leur reproche justement souvent de se perdre en chemin. Pour moi, justement, c’est tout ce qui fait leur substance! Il me semble que leur grande capacité de conteurs profonds leur vient de leur connexion avec leur territoire, avec l'histoire et les mythes japonais, avec leur rythme particulier…


Comme j’aurais aimé que James Cameron se perde en chemin dans Avatar, et qu’il me

raconte Pandora, au lieu de me parler de la guerre de Jake! J’aurais tellement aimé plus

découvrir les Naavis, la faune et la flore qui les entouraient. J’aurais aimé que l'histoire de

Jake et Neytiri soit au centre de son apprentissage, de notre émerveillement, de nos

questionnements en miroir sur notre société. Mais cette histoire-là aurait-elle été numéro 1

au box-office? Plus difficile encore: aurait-elle séduit les producteurs?


Et vous? Comment résonnez-vous avec le mythe du héros? Cet article vous a-t-il

permis d’identifier vos réticences? Et seriez-vous prêts à prendre votre bâton de pèlerin, en vous délestant de cette cape de héros qui ne vous convenait pas?





Ressources:


1.Joseph Campbell “Le héros aux mille et un visages”, J’ai lu

2.Christopher Vogler, le Guide du scénariste, Dixit Editions

3. Sharon Blackie, Femmes enracinées, femmes qui s’élèvent (Editions Véga), page 31

4. Id, page 31

5.Christopher Vogler, The writer’s journey, Mu (Mickael Wiese Productions), page 22 (ma

traduction, je ne l’ai pas en français).


Sources photos:

Superman

Tom Bombadil (auteur inconnu?)

Fox woman - Nathalie Eslick

Pandora - Avatar

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